Danrémont - 8 :10.



Janine.

- Aujourd’hui poster le coupon pour l’assurance scolaire de Benjamin. Et puis appeler la mairie pour les animations pour les petits. Et il faut sérieusement qu’on parle de la literie. Faut la changer ! J’espère que Christelle a résolu son problème de vacances, je ne vais pas encore me sacrifier cette année. Elle pourrait se caser comme tout le monde ! Et ne pas nous faire supporter ses changements de Jules en adéquation avec les changements de lunes : « tu comprends, Jacques ne peut pas partir avec moi cette semaine, il est avec ses enfants au Lavandou. Si tu savais comme sa femme lui mène la vie dure ! » … Étonnant ça que sa femme lui mette des bâtons dans les roues, de quoi se plaint-elle ? Son mari lui a fort généreusement rendu sa liberté au plus bel âge en la laissant avec trois enfants, un revenu quasi-nul et des crédits à tire larigot … Tout ça pour s’envoyer une secrétaire de direction dont l’horloge biologique fait éclater les tympans de tout imprudent tentant d’avoir une conversation avec elle ! Décidément, l’ingratitude féminine est sans borne !

- Non mais ! Et puis c’est d’un commun de se faire planter à la quarantaine une fois que monsieur est bien installé dans son boulot de cadre supérieur. Que les traites de la voiture et de l’appartement sont presque toutes payées. Que les enfants ne font plus leurs dents … Je ne peux pas pensé que cette épouse imprévoyante ne s’y soit pas préparé ! C’est un comble ! Qu’elle laisse donc son mari s’amuser un peu, c’est la moindre des choses que d’offrir à son homme une bonne petite récréation à l’âge où il se sent le plus vulnérable !

- Et moi, si Paul me trompait, ou pire me quittait ? Crever les pneus de la voiture ? Stupide ! Je risque de la récupérer dans le partage ! Lui déchirer tous ses costumes ? Bazarder sa collection de vieux films de gangsters ? Appeler sa mère ? Son patron ? Sa maîtresse ? Oui, la meilleure défense, c’est l’attaque ! Appeler sa maîtresse très froidement, calmement et la remercier ! Lui vanter tous les mérites d’un homme qui prend le plus grand soin de lui et de ses affaires, qui s’affale tous les samedis et dimanches devant la télévision. Qui éclate de rire à l’idée d’aller à une exposition ou dans un musée. Qui conçoit comme très romantique d’emmener sa compagne au pizzaïolo du coin ! Mon dieu, mais j’ai vraiment toutes les armes pour le descendre en flammes ! Oui mais je ne lui dirai pas comment il s’occupe de ses enfants, comment il passe des heures à jouer avec sa fille, les soirées passées sur les problèmes de math de Benjamin. Sa volonté attendrissante de s’afficher devant eux comme un homme responsable et capable ! »

- Bon dieu ! Qu’est-ce qu’il pue ! Il est à peine huit heures et il sent déjà la transpiration ! Oui, toi ! C’est toi que je regarde avec dégoût ! Mais il n’a pas de femme dans sa vie ? Quelle question ? Ça se voit instantanément ! – « Vous verrez mon fils sait tout faire, je lui ai mené la vie dure quand il était jeune ! Il sait même repasser ! » - Tu parles la belle mère ! Heureusement qu’il sait repasser ses chemises, sinon il ne pourrait pas apprécier mon travail !

- Et l’autre imbécile au bureau : « Janine, vous savez, vous devriez vous mettre plus en valeur ! vous êtes une belle femme et en plus vous rencontrez souvent des clients … » Il veut quoi ? Que je me mette en minijupe avec chemisier bien échancré ? Je pourrai aussi m’asseoir sur les genoux de ses clients pendant les négociations commerciales !

- C’est définitivement insupportable ! Je vais devoir me trimballer avec une bombe désodorisante ou un masque de chirurgien ! Il doit soulever des poids avant de prendre le bus pour sentir autant la transpiration ! Au pire il peut rentrer de suite chez lui en s’exclamant « J’ai eu une dure journée de labeur ! » Pourvu qu’il travaille en extérieur ! Mon dieu, pourvu qu’il ne se rapproche pas de moi ! Je ne supporterai pas son odeur !


Le narrateur.

L’action vient se produire sous nos yeux ébahis : La femme vient de pivoter sur son axe pour faire face à un nouveau flot de passagers. Ce faisant, son sac en bandoulière, large et remplis à ras bord est venu accrocher le passager juste à sa droite au niveau du bassin. La femme s’est retournée, interloquée de voir qu’une personne avait ainsi perturbé son bel effort physique. L’homme l’a alors regardé avec un air profondément désolé et manifestement conscient de son forfait. Le temps s’est suspendu. L’air est devenu pesant. Les protagonistes se sont dévisagés. Et l’homme a commis l’acte ultime et définitif d’expression de son ras-le-bol : Il a soupiré ! Mais pas n’importe comment, il a poussé un soupir d’exaspération !

Le soupir d’exaspération, c’est la « hola » du transport en commun. C’est un mouvement communicatif. Comme le bâillement. Si tous les usagers d’un bus soupiraient en même temps, la déflagration ferait sauter toutes les fenêtres du véhicule. Tout est dans la promiscuité. L’enfermement – parlons même d’internement – exacerbe l’animalité de l’homme. Certes, l’homme est avant tout un mammifère. Cependant, sa longue évolution artificielle – en dehors d’un écosystème préexistant et subi – peut nous laisser croire qu’il a définitivement abandonné le règne animal pour vivre au sein d’une sphère environnementale dépendant de son unique volonté. Il existe néanmoins des situations ou circonstances qui font ressortir la nature primale de l’homme. Le bus est typiquement un lieu d’échange où le cortex reptilien de l’homme est indéniablement plus sollicité que son néencéphale . Animalité, voilà l’essence de l’usager des transports en commun.

Accordons cependant à l’usager du bus une essence romantique : l’homme est intrinsèquement bon. Il peut l’être, seul, en couple, ou en comité restreint et sélectif. En revanche, confronté à d’autres en nombre ingérable, oppressant et empiétant sur son espace vital, l’homme (re)devient bestial. Le soupir d’exaspération est à l’expression de l’homme au milieu de la foule ce que la grenade est à l’armement individuel : l’onde de choc est incontrôlable, ça sert en toute occasion, surtout pour se frayer un chemin et, en définitive, cela est censé faire place nette ! De facto, le soupir d’exaspération recouvre un spectre insondable d’expression :

- Soubresaut déstabilisant du bus ou freinage intempestif : soupir,
- Bousculade d’un tiers : soupir,
- Station prolongée dans un embouteillage : soupir,
- Refus de laisser sa place à une personne prioritaire : soupir,
- Apparition d’un landau à une heure de grande influence : soupir,
- Touristes étrangers piaillant lourdement pendant que vous vous concentrez sur votre lecture : soupir …

On pourrait continuer la liste à l’infini.

A bien l’observer, l’usager du bus reflète la dichotomie « spencérienne » du comportement animal : civisme et xénophobie.

Présupposé premier : le civisme chez l’usager du bus est induit. Il est provoqué. Il est une résultante d’un acte de xénophobie. Explication : en cas de conflit, l’usager va rechercher autour de lui des témoins, des soutiens. Il va tenter d’agréger ses semblables : retraités avec retraités, costumes avec costumes, jeunes avec jeunes. L’instinct de meute. Un peu comme le babouin qui crie envers la troupe pour la prévenir du danger et surtout espérer que d’autres babouins viendront s’agréger à lui et repousser l’ennemi. Eugène Marais aurait abandonné la morphine, s’il avait pu étudier le comportement de l’usager du bus plutôt que les singes ou les fourmis du Transvaal.

Reste la xénophobie : le rejet instinctif de l’autre, l’étranger. L’état défensif face à celui qui a l’outrecuidance de prendre le bus au même moment que notre usager-sujet d’étude. Veuillez prendre note : notre sujet esseulé n’articule rarement plus de deux ou trois borborygmes lors de son passage dans le bus. Il perd de même tout sourire en franchissant la séparation entre le sol et le bus. A ce stade, un parallèle peut être fait avec le piéton : le refus de regarder l’autre. Cette attitude est amplifiée dans le bus par deux paramètres :

- Un, nous sommes dans un lieu confiné et fermé,
- Deux, sauf à tous regarder par les fenêtres, le sol ou le toit du véhicule, nous sommes forcés de regarder quelqu’un.

D’où, le regard à la sauvette qui peut se transformer en « regard ping-pong » si notre sujet a le malheur de regarder quelqu’un qui le regarde et qu’en détournant le regard rapidement, il tombe sur quelqu’un d’autre le regardant aussi. On applique alors la théorie des dominos : notre sujet est amené à regarder un nombre croissant de personne, d’autant plus s’il bouge la tête. En effet, le plus sûr moyen de ne pas être regardé dans un bus est de rester immobile. Si vous bougez, vous perturbez forcément l’espace visuel d’un autre. Vous générez un ensemble de ricochets inconscients qui pousse instinctivement l’autre à lever la tête dans votre direction dès que vous croisez la sienne. On peut ressortir épuisé d’un trajet en bus, voire les cervicales en compote. Que faire ? Réussir à coller son nez contre une vitre et mater ostensiblement l’extérieur ? Être assis ou debout fixant immuablement le sol ? Voyager en groupe et discuter entre soi ? S’acheter une voiture ou une moto ? Parler seul à voix haute et passer pour un être dérangé ? Ou pire : sentir mauvais pour que tout le monde se détourne de vous …

Quelque soit l’attitude adoptée, nul ne peut se déparer du risque d’être abordé, accosté, pour peu qu’il n’ait pas l’air d’avoir tué père et mère. Nous sommes dans un bus.

Apprenons plutôt à vivre en société. L’utilisation des transports en commun dénote un irrémédiable manque de structuration. N’importe quel artiste conceptualiste ou tout néophyte zélé en logistique serait prompt à imaginer une organisation géométrique de l’occupation d’un bus : segmentation, quadrillage, alignement, juxtaposition, superposition, rationalisation du rapport entre la distance à la porte et la proximité de l’arrêt de chaque usager. Arrivera-t-on à nous réduire à des poules en batterie ?

Si ça ne tenait qu’à moi, j’imposerais à tous en montant un sujet de discussion courante. Et tout le monde serait tenu de prendre part à la discussion ou de se taire en acquiesçant consciemment. Le bus est trop grand, ceux de l’arrière ne pourraient entendre ceux de l’avant ? Tout cela tournerait à la cacophonie ? Qu’importe, nous ferions deux sessions.

Exemple :

- Ceux de l’avant : « Mettez en commun vos expériences quotidiennes et essayez d’en tirer une hygiène de vie applicable à tous pour le plus grand bonheur individuel ».
- Pour ceux montant à l’arrière : « Est-il possible de conduire son existence sans aucune once de spiritualité ? Et si non, laquelle prôner ? ».

On commencerait le lundi, on intervertirait les jours suivants, ou bien un grand thème par semaine (pour que chacun puisse avoir la possibilité de prendre la parole et surtout de réfléchir avant de la prendre.) La société de transport ou la municipalité nous fournirait des scrutateurs qui prendraient note des échanges et en feraient la synthèse. Et le tout serait consigné régulièrement dans une publication fournie aux usagers des transports en commun. Imaginez : « Les usagers de la ligne 106 ont décrété que la vision romantique de l’essence de l’homme était en inadéquation totale avec l’étude comportementale de l’être humain et que par là elle devait être rejetée de toute réflexion dans les sciences humaines ». Ou encore : « Les passagers de la ligne 53, après quinze jours de discussion fort animée ont décidé de consacrer chacun une heure par semaine à s’occuper d’une personne âgée dépendante dans leur quartier. Un comité d’organisation se réunira samedi prochain chez Madame Reverdy pour mettre en place les planifications auprès des personnes âgées retenues. Rappelons que Madame Reverdy a été élue démocratiquement par l’ensemble des usagers lors d’un vote clos à l’arrêt Convention Vaugirard. »

Voire : « Suite à une prise de parole véhémente et brillamment argumentée de Monsieur Mandrin, retraité de la fonction publique (le chauffeur ayant dû arrêter son véhicule Place du Trocadéro), les usagers de la ligne 22 ont décidé sur le champ de signer une pétition et de la faire circuler sur l’ensemble du réseau. Leur revendication est la remise en circulation des bus à terrasse chaque été et afin de permettre à qui le désire de circuler au grand air ! »

Il faudrait aussi prévoir un affichage sur les flancs du bus, en dessous des plaques signalétiques du bus afin d’annoncer aux usagers ainsi qu’aux autres les sujets en cours, du type :

« Dans ce bus, nous discutons actuellement de la symbolique du singe, de la carpe et de la tortue dans la culture chinoise. »

Délaissez cet ouvrage une seconde et regardez les usagers qui vous entourent … Vous ne pensez pas que le trajet serait nettement plus agréable si vous pouviez à votre aise discuter de tout et n’importe quoi avec d’autres personnes d’horizons totalement diverses mais néanmoins vos voisins, pour la plupart ?

Qui n’a jamais considéré les transports en commun comme une perte de temps ?

Revenons à un communautarisme de bon aloi ! Prenons conscience de notre voisin ! Apprenons à nous connaître ! Partageons, échangeons que diable ! Et pour les réfractaires : des bus spéciaux, rouges écarlate.




6 Comments:

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